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13 novembre 2007, Paris, Aligre

Florence Matton
Voilà, nous sommes ce matin avec Eric Meunié, auteur qui publie entre autres aux éditions POL (Auto Mobile Fiction) et aux éditions Exils. Mais nous allons parler aujourd’hui surtout d’un mouvement littéraire qu’Eric Meunié a initié, qui s’appelle l’Absolu ManifestE et d’un lieu qui s’y attache, Saint-Maur des Bois, dans la Manche. Ce lieu est menacé. Nous allons essayer de comprendre ce qui s’y passe. Et nous sommes aussi avec Catherine Langumier, artiste plasticienne. Catherine vous êtes très engagée pour la défense de cet endroit. Vous êtes philosophe et vous pratiquez l’art en tant que philosophie pratique, en deux mots qu’est-ce que cela veut dire ?


Catherine Langumier : 
La philosophie me paraissait employer un jargon qui n’était pas suffisamment expressif, alors que l’art, à l’époque où je suis arrivée aux Beaux Arts, l’art contemporain était un moyen de faire de la philosophie, un moyen de réfléchir, de « méditer en action ».


Florence Matton :
 
Nous allons en reparler. Et nous rejoindrons aussi Catherine Gouhier, qui est directeur technique des mesures au CRIIREM. Le CRIIREM est un centre de recherches et d’information indépendant sur le rayonnement électromagnétique. En fin d’émission, nous serons en relation avec Stéphane Lhomme, porte-parole du réseau Sortir du nucléaire. Alors on peut avoir l’impression que tout cela est totalement décousu, on verra au contraire qu’il y a une très grande cohérence dans toutes ces interventions. Pour comprendre ce qui se passe, parlons de l’absolu manifeste. Absolu manifeste, qu’est-ce que cela veut dire, Eric Meunié ?


Eric Meunié : 
Ça remonte à une vingtaine d’années. C’était un élan de vie que nous avons eu, quand nous étions moins des lecteurs que des, je ne sais pas… On avait une envie de révolution, au sens de la Révolution surréaliste, c’est-à-dire de considérer autrement le monde et de le réinventer, et nous ne trouvions dans la littérature et la poésie que des formes mortes, c’était en tout cas notre sensation. Jusqu’à ce que je rencontre, pour ma part, Malcolm de Chazal. Dans son livre intitulé Sens Magique, Chazal a trouvé des formules précisément magiques parce qu’elles tiennent compte à la fois du mouvement de la vie et en même temps de la conscience qui s’y inscrit. Il ne suffit pas comme le faisaient les surréalistes de faire des expériences de rêve éveillé ou d’écriture automatique, il faut aussi trouver une méthode pour que ces expériences soient sensibles à tout un chacun, lecteur puis acteur du texte. Parce qu’on peut faire de la poésie sans nécessairement en écrire, ça peut être un rapport à la vie, une manière de sentir les choses. J’étais donc très sensible à Malcolm de Chazal, et je ne voulais pas simplement publier ses textes mais créer une revue qui soit dans ce qu’il nommait « l’esprit de participation ». Il fallait donc que le nom de cette revue soit une équation, une équation mathématique du vivant. Nous avons d’abord pensé l’appeler Manifeste de l’absolu, dans toute l’innocence de notre âge. Mais « le manifeste de l’absolu », ça nous a semblé limite, l’absolu est un mot dangereux qui flirte avec des idées que nous n’aimions pas trop. Nous avons trouvé alors l’Absolu Manifeste, qui est un jeu de mots. Si l’absolu est manifeste alors l’absolu est ce qu’il y a de plus simple, le manifeste signifiant ce qu’on peut saisir à la main. C’est cette oscillation entre une extrême humilité et un grand appétit de vie que l’absolu manifeste nous a semblé contenir. La preuve, c’est que 25 ans plus tard, l’absolu manifeste vit toujours. Et comme dit Jean-Paul Curnier sur notre blog, nous sommes comme de petits animaux arrachés de leur terrier, obligés de se défendre, puisqu’il y a effectivement ce problème gravissime de passage de lignes à très haute tension…


Florence Matton : 
Alors on va l’expliquer… Mais dites-nous seulement pour l’auditeur qui souhaiterait le connaître, Sens Magique de Malcolm de Chazal on le trouve chez Gallimard ?


Eric Meunié :
 Il est paru sur ma proposition en 1984, chez Lachenal & Ritter, qui était un excellent éditeur, notamment du surréaliste Philippe Soupault, et il y a trois ans chez Léo Scheer à l’initiative de Jean-Paul Curnier. On peut trouver ces éditions mais c’est un livre qui est condamné aux bacs de soldeurs car pour une raison qui m’échappe les choses les plus belles passent toujours inaperçues.


Florence Matton :
 
Oui, car quand même, voilà un homme qui était admiré par Jean Paulhan, par Francis Ponge, par André Breton, dans les années quarante…


Eric Meunié :
 
Oui, ils ont considéré que cet homme allait poétiquement plus loin qu’eux… Ils l’ont accueilli comme le génie attendu….


Florence Matton : 
Malcolm de Chazal avait imaginé établir sur son île natale un univers d’harmonie à l’antipode de cette société qu’il trouvait déshumanisée. C’est donc cette démarche de Chazal qui vous a incité dans un premier temps à adopter la vôtre, cette expérience qui vous a mené pour beaucoup à quitter Paris pour ce lieu qui se trouve dans la Manche et dont nous allons parler tout de suite ?


Eric Meunié :
Oui, le Malcolmland était en effet un projet de Chazal. Après avoir voulu transformer le monde par la seule force du langage, il s’était imaginé que l’île Maurice, où il est né et mort, puisse devenir le pays de son esprit. Enfin, c’était le fait d’un ego disproportionné, ce moment où l’ego est tellement grand qu’il se confond avec tout ce qui n’est pas lui. Eh bien, peut-être dans le même élan, de façon tout à fait naturelle, pas par influence littéraire mais par influence vitale, avons-nous suivi ce mouvement qui va de l’écriture au retour à la terre, mais sans perdre le fil de notre exigence. Ce qui s’est passé effectivement à Saint-Maur des Bois depuis 1993, quand nous y avons implanté l’association de l’absolu manifeste, dans nos rapports avec les gens, dans la manière de vivre était, et demeure, le juste prolongement de nos exigences poétiques, leur aboutissement. D’ailleurs à nos yeux ceux qui y participent, qui viennent ici, par leur simple présence écrivent quelque chose. Leur présence écrit dans le lieu.


Florence Matton :
 
Donc, l’association de L’AME - l’AME est la contraction de l’Absolu ManifestE - s’est implantée il y a quinze ans dans la Manche à Saint-Maur des Bois pour y vivre. Catherine Langumier, pouvez-vous nous parler de ce lieu tel que vous le vivez vous-même ?


Catherine Langumier :
 
Oui, c’est un lieu, comme le disait Eric, où se sont incarnés des projets qui étaient jusqu’alors abstraits ou théoriques, littéraires. C’est vrai qu’on est passé des deux dimensions de notre revue sur papier aux trois dimensions de la vie réelle dans ce lieu. Il nous a fallu faire l’expérience d’être à nouveau entièrement autonomes dans un contexte auquel nous n’étions pas habitués. Comment vivre sans eau, sans électricité, dans une grange que l’on restaurait, en vivant avec les heures du jour et selon la température du moment…

Eric Meunié : 
Je repense à Chazal qui disait un poète peut sortir d’un vendeur de Dhall Pouri (qui sont des sortes de crêpes mauriciennes), moi je suis devenu maçon pendant un an, par exemple. Nous avons refait cette maison nous-mêmes, de nos mains. Par cohérence du projet, parce qu’on ne distinguait pas les expériences. Parce qu’on ne voulait pas que la poésie reste lettre morte, et jamais en action sur le monde. Parce que ça peut être une manière de faire de la poésie aussi que de prendre tout en main…

Catherine Langumier : 
… et c’était l’occasion  aussi d’expérimenter la façon dont on pouvait répondre par nous-mêmes à des questions pour lesquelles on n’avait pas trouvé que les réponses offertes par la société dans laquelle on vivait convenaient, étaient justes, équitables ou même saines. Comment par exemple arriver à manger des légumes sans les faire pousser en arrosant la terre de produits qui feraient mourir tous les poissons de la rivière en contrebas, c’est une question qui se posait pour de vrai.


Florence Matton :
 
Donc c’est une expérience de vie très ouverte sur la création individuelle mais aussi collective, avec ce souci écologique, dont j’ai le sentiment qu’il est constitutif de votre projet…


Catherine Langumier : 
Ah oui, on ne peut pas imaginer pouvoir penser correctement sans vivre dans un endroit sain, dans un corps sain. On ne peut pas imaginer avoir de bonnes idées si celles-ci doivent léser autrui…


Florence Matton :
 
Donc ce lieu existe, il est à Saint-Maur des Bois… Que se passe-t-il ? Pourquoi est-ce que vous tous vous sentez menacés ?


Catherine Langumier :
La politique énergétique, qui est presque entièrement consacrée au nucléaire, centralise sa production. Cette centralisation entraîne un acheminement d’électricité sous très haute tension par des câbles choisis comme devant passer dans l’atmosphère, alors qu’on pourrait les enterrer et cela entraîne une perte d’électricité qui produit un champ électromagnétique dont les ondes sont délétères et nuisent gravement à la santé. On a constaté par exemple que vivre à proximité des lignes augmente de 70% les cas de leucémies chez les enfants. Beaucoup d’études qui sont produites par des scientifiques indépendants démontrent la nocivité de ces lignes. Cette nocivité n’est pas reconnue par les grandes entreprises dont j’entendais parler tout à l’heure (dans l’émission précédente).

Florence Matton :
Oui, on va le voir. Mais ce que je trouve étonnant, c’est que vous apportez aujourd’hui votre témoignage d’artistes et c’est important parce que, je dirais que c’est plein de sensibilité et qu’en général pour parler de ces problèmes on fait appel à des chercheurs, à des ingénieurs qui ont un discours spécifique. Là, c’est le discours des artistes, c’est important…


Catherine Langumier : 
Oui, car nous sommes en train de réaliser les conséquences de ce qu’annonçaient il y a une vingtaine d’années ces fameux chercheurs indépendants qui nous disaient la pollution chimique va entraîner une modification du climat… À cette époque, on disait mais c’est quoi ces illuminés, ces rêveurs, ce sont des Cassandre… Maintenant on réalise qu’ils avaient raison. Nous, nous sommes placés de telle sorte que nous sommes témoins et victimes - mais de cette façon nous pouvons nous exprimer -  et nous entendons ces chercheurs indépendants qui disent si nous ne faisons rien, qu’en sera-t-il dans vingt ans ? Si nous négligeons la pollution électromagnétique, si nous entrons dans une cécité sur la pollution radioactive, comme nous l’avons fait autrefois sur la pollution chimique. On ne peut pas imaginer quelles seraient les conséquences dans cette dimension. Nous marchons à l’électricité, notre cerveau marche à l’électricité, les animaux marchent à l’électricité… Les champs électromagnétiques produisent des perturbations gravissimes…


Florence Matton :
Alors je vous propose justement de rejoindre Catherine Gouhier. Vous êtes directeur technique des mesures du CRIIREM, le Centre de Recherche et d’Information Indépendant sur les Rayonnements Électromagnétiques… Donc un décret est paru autorisant EDF à construire le réacteur EPR à Flamanville dans la Manche. Il va donc y avoir des lignes à très haute tension, ces lignes vont faire 400000 volts, on dit que ces câbles perdent tout au long de leur parcours et sur un large sillage une certaine quantité d’électricité, donc ça créerait un champ électromagnétique, non visible mais réel. Catherine Gouhier, vous êtes chercheur indépendant, vous travaillez sur le rayonnement électromagnétique. Est-ce que la présence de ces lignes est véritablement dangereuse pour les riverains ?


Catherine Gouhier :
Tout à l’heure Catherine Langumier a parlé d’un problème sanitaire futur, moi j’irais plus loin, je dirais qu’on est dedans. Le problème existe, il y a déjà des kilomètres et des kilomètres de lignes présentes partout en Europe et surtout en France. Effectivement, quand un électron vibre dans un conducteur en cuivre il se crée autour un champ électromagnétique. Il y a donc deux composantes, celle qui pose le plus de problème est la composante magnétique. Autour d’un câble de 400000 volts, on va voir régner dans un rayon assez important, un champ électromagnétique, qui a une action sur notre corps, sur notre santé.


Florence Matton :
 
Alors une action sur notre corps, pouvez-vous nous expliquer en quoi cela peut avoir une action ?


Catherine Gouhier :
 
L’action se situe à plusieurs niveaux. Elle se situe avant tout à un niveau glandulaire et sur le système immunitaire. On constate notamment une baisse des réponses immunitaires du corps quand on vit à proximité de ces lignes, et dans les champs, d’une certaine valeur…


Florence Matton :
 
Est-ce que vous avez quelques chiffres ? Est-ce que des études ont été faites ? Tout à l’heure Catherine Langumier nous expliquait qu’il y a un taux important de cancers, est-ce que ça a été chiffré ?


Catherine Gouhier :
 
Oui, il y a notamment une dernière étude sortie en 2005, juste avant le débat public, qui montre que dans un rayon de 200 mètres autour de ces grands ouvrages on voit augmenter le taux de risque de leucémies chez les enfants de 69%, ce qui est quand même énorme…


Florence Matton :
Oui, bien sûr. Alors aujourd’hui on parle de ces lignes à 400000 volts. Est-ce qu’il y a en France d’autres lignes comme ça de très haute tension qui sont déjà installées ?


Catherine Gouhier :
  
Il n’y a pas que les 400000 volts qui provoquent ce champ parce que ce n’est pas tant le voltage que l’ampérage - la quantité d’électrons qui circulent dans la ligne -  qui fait augmenter le champ, et même un simple transformateur, une simple ligne 125000 volts ou 230000 volts va générer, c’est un phénomène physique incontournable, à partir du moment où un électron vibre dans un câble on aura autour de ce câble un champ électromagnétique.


Florence Matton : 
Vous faites un lien entre ce champ électromagnétique et des maladies sur l’homme, est-ce que ça a été constaté déjà, parce qu’on est entouré de champs électromagnétiques, vous le disiez tout à l’heure, des lignes de 400000 volts il y en a 130 kilomètres en France, alors est-ce qu’on peut dire que là précisément, on a pu voir…

Catherine Gouhier : 
Mais non, on n’a pas fait d’étude, puisqu’on a déclaré qu’il n’y avait pas de problème…


Florence Matton :
Vous, vous êtes un laboratoire indépendant, vous dites il y a un problème… mais vous êtes les seuls à le dire, c’est ça ?


Catherine Gouhier :
 
Oh, nous ne sommes pas les seuls à le dire. Il y a d’autres scientifiques qui le disent, notamment des scientifiques de Grande-Bretagne, des scientifiques américains, des scientifiques allemands… Le Bio Initiative Report a sorti récemment un rapport dans lequel toutes les études sont passées au crible et montre l’effet évident de ces champs. Aujourd’hui on ne peut plus le nier. Il y a un effet. La communauté scientifique est complètement en accord avec ce constat. On ne peut plus fermer les yeux. Il n’y a que RTE qui ferme les yeux là-dessus maintenant.


Florence Matton :
 
En France, on ferme les yeux ?


Catherine Gouhier : 
Eh oui, les études ne passent pas les frontières !


Florence Matton :
 
Alors, comment se défendre ? Eric Meunié et Catherine Langumier sont avec nous ce matin parce qu’ils disent il y a un problème, un problème chez nous, et on va leur répondre quoi ? On va leur répondre, ben non, ça n’existe pas ?


Catherine Gouhier : 
On va leur répondre : ne vous inquiétez pas, tout va bien.


Florence Matton :

Comment peuvent-ils lutter ? Comment peut-on faire ?


Catherine Gouhier :
 
Aujourd’hui, on essaye de lutter malgré tout, et c’est vrai qu’on est assez démunis. Je suis présente le plus possible sur le terrain, dans les réunions. Je vais ce soir encore organiser une réunion sur Laval. On essaye de faire connaître au maximum, de donner le plus possible d’arguments aux associations, aux riverains pour qu’ils puissent poser le problème de façon juridique, parce qu’il y a aussi un problème juridique. Il faut penser qu’on nous présente une étude dite environnementale sans étude sur le rayonnement électromagnétique. On nous présente une étude paysagère, une étude faune et flore, on évite les zones sensibles, Natura 2000, etc. Mais on oublie complètement de parler de ce que va générer cet ouvrage. Ces champs électromagnétiques sont complètement absents de l’étude. A minima on demande à ce qu’il y ait une étude réalisée pour connaître à quel niveau de champ les personnes seront exposées, pour savoir à quel niveau de champ les matériaux et les outils électroniques seront exposés, et les animaux, parce que ces lignes passeront à proximité de fermes et on connaît déjà, on a déjà expérimenté les problèmes liés à l’exposition des animaux à production laitière, à production porcine… Donc il y a une incidence importante, on le sait et malgré tout on ne fait pas d’étude, on n’a aucun chiffre, on ne sait absolument pas ce qui peut se passer dans les moments de transit important. On a eu une petite réponse de la DRIRE lors d’une réunion qui a dit qu’on nous présenterait une étude mais elle sera de toute façon présentée après que le choix du faisceau a été fait donc ça ne veut plus rien dire. Et par qui sera faite cette étude ? Si c’est fait par quelqu’un d’indépendant, on pourra espérer y voir une étude sérieuse, si c’est fait par des gens qui veulent que la ligne passe, on peut douter de la bonne foi des conclusions.


Florence Matton : 
Je pensais qu’en France il y avait quand même des normes. Est-ce que vous pouvez nous parler de ces normes françaises.


Catherine Gouhier : 
Il y a des normes, mais ces normes sont extrêmement élevées puisqu’en fait elles ne tiennent compte que des effets thermiques. Les champs électromagnétiques ont deux effets, des effets thermiques, c’est-à-dire sensation de brûlure, sensation de chaleur, picotements, et des effets athermiques, ceux-là sont beaucoup plus difficiles à mettre en évidence, plus difficiles à constater, ce sont des effets sur certains paramètres biologiques du corps, notamment sur la production de la mélatonine, une hormone que le corps émet quand il est attaqué par des bactéries, des microbes, etc. Comme la sécrétion de cette hormone diminue, la réponse immunitaire du corps va diminuer elle aussi. D’où l’apparition de symptômes comme la leucémie chez les enfants, ou autre pathologie chez les adultes.


Florence Matton :
Vous dites que les normes sont assez élevées. Peut-on les comparer avec celles d’autres pays, Suède, Danemark…


Catherine Gouhier : 
La norme est toujours de 100 microteslas en ce qui concerne la santé. C’est un peu comme si on vous autorisait à rouler sur l’autoroute à 500kms/heure alors que votre voiture de toute façon ne dépassera pas les 200kms/heure. Je fais des mesures depuis de nombreuses années, je n’ai jamais mesuré à proximité de lignes à haute tension, de transformateurs ou autres ouvrages, une norme aussi élevée. C’est une norme qui ne correspond absolument pas à une réalité. Ensuite, il y a une norme qui protège le matériel électronique, qui est inférieure puisqu’elle est de 3,75 microteslas, et curieusement cette norme personne ne semble la vérifier en France. Nous avons interrogé différents organismes, différentes institutions et pour le moment personne ne sait qui en France est chargé de vérifier le respect de cette directive européenne protégeant, je dis bien, le matériel électronique et qui, elle, est de 3,75 microteslas ! On protège la santé avec 100 microteslas… Et puis il y a une recommandation du parlement européen et de la communauté scientifique qui demande de ne pas exposer les populations, sur des expositions prolongées, à plus de 0, 25 microsteslas. Vous voyez un peu les différences d’exigence.


Florence Matton : 
Donc, Eric Meunié et Catherine Langumier qui sont avec moi ce matin ont raison de s’inquiéter ?


Catherine Gouhier :
 
Oui.


Florence Matton :
 
Vous voulez réagir à ce qui vient d’être dit, Catherine ?


Catherine Langumier : 
Oui, en entendant ce que vient de dire Catherine Gouhier, on ne comprend pas comment la démocratie ne fonctionne pas réellement sur ces questions parce qu’elles concernent l’ensemble de la population. Les décisions sont prises avant la clôture des débats, ça a été le cas - ce qui est un viol de la loi Barnier d’ailleurs - et on n’applique pas le principe de précaution qui figure dans la Charte de l’environnement, adossée à la constitution, et qui dit : Lorsque la réalisation d’un dommage, bien qu’incertaine en l’état des connaissances scientifiques, pourrait affecter de manière grave et irréversible l’environnement, les autorités publiques veillent par application du principe de précaution à l’adoption de mesures provisoires et proportionnées afin d’éviter la réalisation du dommage, ainsi qu’à la mise en œuvre de procédures d’évaluation des risques encourus. Or cette enquête épidémiologique sur les lignes déjà existantes n’a jamais été obtenue alors qu’elle est demandée depuis de nombreuses années.

Florence Matton : 
Alors, Catherine Gouhier, c’est donc une enquête épidémiologique qui n’a pas eu lieu jusqu’à maintenant ?

Catherine Gouhier :
Non, actuellement en France, il n’y a pas d’étude épidémiologique sur les lignes existantes, sur leur environnement, rien. Les Français se basent sur les conclusions de pseudo-scientifiques : il n’y a pas de problème. Donc, on ne réalise pas d’étude puisqu’il n’y a pas de problème.

Florence Matton :
Vous êtes un laboratoire indépendant. Est-ce que ça veut dire que quand on cherche, on trouve en fonction de celui qui finance les recherches ?

Catherine Gouhier : 
Ça ne devrait pas être ainsi. Maintenant, je ne peux pas répondre pour ceux qui sont dans cette situation, mais on a vraiment besoin en France d’expertises indépendantes, complètement indépendantes des lobbies, EDF, RTE, opérateurs de téléphonie mobile, etc. Aujourd’hui ceux qui font les recherches sont ceux qui sont concernés par les résultats des recherches. Donc ces résultats ne peuvent être que sujets à caution. C’est évident. On manque d’une expertise entièrement indépendante.

Florence Matton : 
Alors, qui finance le CRIIREM ?


Catherine Gouhier : 
Le CRIIREM est financé par les mesures qu’il va réaliser sur le terrain. On fait des déplacements pour des associations, pour des administrations, des mairies, on a également un rôle important de consultants en environnement électromagnétique, on est consulté par des mairies, des conseillers généraux, des conseils régionaux, sur des difficultés qui sont vécues sur leur territoire. Dans ces cas-là, nous demandons une somme d’honoraires qui permet de financer le travail du CRIIREM.

(…)

Catherine Langumier :
Il est très utile de trouver des solutions pour l’économie d’énergie puisque le mode de production nucléaire est quand même le mode le plus dangereux qui soit. Aucun autre mode de production, comme l’éolien ou le solaire, ne peut en cas d’accident, d’incident ou de négligence détruire tout ou partie d’un continent, le rendre inhabitable. Ça, ce sont des paramètres concrets que le citoyen qui consomme de l’énergie devrait connaître et prendre en considération pour choisir son mode…

Florence Matton :
Oui, mais on n’a pas envie de changer nos modes de vie, au contraire…

Catherine Langumier :
Voilà… Alors il ne s’agit pas de revenir à la bougie, comme prétendent les détracteurs des énergies renouvelables, au contraire ce serait aller vers une un progrès plus évolué. Les hautes technologies peuvent nous apporter de l’énergie non polluante. Parce que les conséquences de cette production d’électricité à base de nucléaire sont incommensurables. La preuve en est qu’il se trouve dans les mairies des pilules d’iode disponibles pour la population en cas d’accident. Ce qui veut dire que les entreprises reconnaissent bien qu’il y a un risque. Elles le reconnaissent, mais sans apporter de véritable solution puisque les pilules d’iode sont là pour être consommées et protéger la thyroïde contre l’iode radioactif mais l’iode n’est pas la seule particule émise en cas d’accident par un réacteur nucléaire. Il y a bien d’autres substances qui sont plus dangereuses encore et pour lesquelles il n’existe aucune pilule. C’est donc en fait de la poudre de perlimpinpin, qui fait croire aux gens qu’il y a une petite pilule pour les protéger du nucléaire, alors qu’en réalité il n’y a pas de protection possible.

Eric Meunié : 
Je pensais à ce qui avait été dit avant, sur le fait qu’il n’y avait pas de solution. Ça me faisait penser à une phrase de Marcel Duchamp qui disait : il n’y a pas de solution puisqu’il n’y a pas de problème. Et c’est le paradoxe dans lequel on nous place, qui est aussi une formule verbale, mais qui à l’inverse de celle que je décrivais tout à l’heure est stérilisante, alors que la nôtre était productrice…


Florence Matton :
 
Nous aurions dû retrouver Stéphane Lhomme, porte parole du réseau Sortir du nucléaire, qui n’est pas à Paris, donc qui n’est pas dans les studios. C’était un entretien qui devait se faire par téléphone et on n’arrive pas à le joindre. C’est dommage car j’aurais voulu qu’il nous parle de ce décret autorisant donc EDF à construire ce réacteur dans la Manche, à Flamanville. La construction doit commencer à la fin de l’année pour une mise en service prévue en 2012, pour maintenir l’indépendance énergétique de la France et de l’Europe. Donc c’est un décret qui a été pris dans une précipitation pré-électorale par l’ancien gouvernement. Alors, Flamanville, vous êtes sur le chemin. C’est justement parce que la production d’électricité est centralisée en France. Donc ces lignes passeront par chez vous. Vous êtes, Catherine Langumier, celle qui travaillez le plus dans le sens de l’écologie. D’ailleurs la menace devient pour vous un matériau de travail. Le réel sert véritablement de matériau.

Catherine Langumier : 
Oui, cela m’a mené à m’intéresser à tout ce qui pouvait nuire dans les choix qui sont faits notamment en matière de politique énergétique. Je me suis intéressée à ces dossiers et je me suis rendu compte qu’en fait le nucléaire n’était pas une réponse dans la situation actuelle à nos questions de consommation électrique, qui ne peuvent pas continuer à grimper comme ça inconsidérément. Parce que si on devait vivre ainsi sur la planète entière comme nous vivons en France, il faudrait trois planètes. Il en faudrait sept pour vivre comme un Américain, et trois comme un Français ! Donc ça pose aussi la question éthique de comportement par rapport aux matières premières. Nous ne sommes pas en nécessité de produire plus d’électricité et d’augmenter inconsidérément notre consommation. Nous sommes d’ailleurs déjà en surproduction d’électricité. Nous vendons 13% de notre électricité à l’étranger. Nous la vendons à perte quasiment, parce que le coût de l’électricité fabriquée ne représente pas le coût d’exploitation. Le coût de l’électricité que nous vendons aux Français et à l’étranger ne comprend ni le budget de démantèlement des centrales, quelque 500 milliards d’euros, ai-je entendu dire, qui n’ont pas été approvisionnés par les sociétés concernées et qui vont se retrouver sur la facture du contribuable (qui aura finalement payé très cher son électricité), ni le budget des déchets qui sont quasiment éternels, pour la maintenance desquels on a trouvé aucune solution, et le changement climatique pose ce problème de façon de plus en plus cruciale. Donc le budget de la maintenance des déchets, le budget du démantèlement des centrales, ça fait un coût d’exploitation que le coût de l’électricité ne reflète pas. D’un strict point de vue économique, on ne comprend pas très bien cette opération. De plus on vend à l’étranger l’électricité en gardant pour nous le problème de la maintenance des déchets et nous sommes dans une course à la surproduction nucléaire, qui est un mode de production « de base ». C’est-à-dire que les centrales produisent une électricité utilisée en continu, mais quand il y a un pic de consommation, la centrale ne peut pas répondre à cette augmentation brutale de la demande parce qu’il y a une inertie de réponse sur ces machines énormes, qui est je crois de six jours. Dans ces cas-là, nous sommes obligés d’acheter de l’électricité à des pays étrangers, qui nous la vendent très cher. On a mis tous nos œufs dans le même panier. On n’a pas diversifié nos modes de production d’énergie. Nous ne sommes même pas en mesure en France de répondre à cette demande croissante d’une énergie propre, vraiment propre. Parce qu’il y a un slogan qui dit que l’énergie nucléaire est propre parce qu’elle est moins productrice de gaz à effets de serre qu’une usine à charbon. Mais en réalité, elle est sale ! Elle est sale en production chimique et radioactive. Même en état normal de fonctionnement, il y a des rejets. D’ailleurs il y a des conventions, telle la convention OSPAR qui demande depuis longtemps qu’on ramène à zéro la quantité de rejets radioactifs et chimiques qui sont délestés dans l’atmosphère et les eaux aux alentours des centrales. En fait, nos rejets saturent déjà les normes actuelles et pour fabriquer un réacteur supplémentaire, il va y avoir bientôt une demande d’autorisation d’augmentation des rejets. Le tritium qui est un des éléments radioactifs les plus dangereux va être multiplié par trois ! On voit que c’est un mode de production qui entraîne énormément de conséquences graves pour l’environnement, pour la santé, dont on ne mesure pas l’interaction avec les autres formes de pollution et qui ne répond peut-être pas aux demandes actuelles, et qui inhibe le développement des alternatives. Il ne s’agit pas de revenir à la bougie ou de se priver totalement, il s’agit c’est vrai de raisonner notre consommation et les solutions sont dans le développement des énergies renouvelables diversifiées, puisque le vent, l’air, l’eau…


Eric Meunié : 
Et décentralisées aussi, ce qui éviterait notamment le passage de ce genre de lignes à très haute tension, et leur déperdition sur tout le chemin…


Catherine Langumier :
Il peut y avoir des pannes de réseau très importantes. L’autonomisation permet aussi le déploiement d’emplois, indélocalisables par essence, beaucoup plus nombreux que ne le produit l’industrie nucléaire. Parce que, finalement une centrale nucléaire n’emploie pas tant de gens que ça. Les énergies renouvelables sont sources de bien plus nombreux emplois.


Florence Matton :
Merci d’être venu. Tous les auditeurs qui ont été sensibles à vos propos peuvent signer votre pétition sur votre site internet…


Eric Meunié : 
Qui est la continuation de la revue par d’autres moyens…


Florence Matton : 
Et j’aimerais que l’on termine avec vous, Catherine, avec cette phrase de sagesse…


Catherine Langumier :
 
Oui, pour changer les choses il faut que chacun se sente concerné. Or il y a une phrase ancienne qui dit : si tu veux faire savoir à la terre entière quelque chose, dis-le à neuf personnes et demande à chacune d’elles d’en faire autant. Toute la terre le saura.