Soudain, par Eric Meunié

 
Dans le numéro 3 de l’Absolu ManifestE (daté hiver 1983), nous avions reproduit en gras la déclaration suivante de Malcolm de Chazal :
 
La poésie est morte, de même que l’art. Autre chose les remplacera. La poésie de demain sera la vie, mais une vie qui verra un nouveau sens de l’amour.
 
J’ai l’âge (en 2007) de comprendre pourquoi la poésie meurt par une odeur de renfermé (sur soi) qui ouvrait pourtant (en 1977) vers le monde. Je pense aussi que rétrospectivement nous sommes allés vers un nouveau sens de l’amour, si par ce mot l’on entend le souci des équilibres vitaux, leur bonne circulation.

Comment décrire ce mauvais tour qui veut que, soucieux (mais je pensais surtout à Catherine) du choix politique en matière énergétique, nous (c’est-à-dire surtout Catherine, mais nous tous à travers elle) nous engagions dans un combat collectif, et que l’échec provisoire de ce combat nous (mais surtout Catherine qui y a engagé toute sa vie) revienne en pleine figure, sous forme de lignes à très haute tension ?
 
J’ai été hanté pendant des années par une histoire vraie, une légende (la légende d’une histoire vraie). Un jeune homme qui voulait connaître les résultats de son bac meurt par un effet de précipitation, traversant la voie ferrée plutôt que d’emprunter le passage souterrain. Il meurt dans l’impatience de connaître ses résultats. Son impatience le tue.
 
Le jeune homme devient le sujet d’un fait-divers (paru dans Libération). Les mots du fait divers sont les mots que le jeune homme n’a pas écrits. On pourrait dire que c’est un poème, que ce serait un poème écrit par le destin au détriment et à la gloire du jeune homme.
 
Quand Chazal répond que la poésie est morte, et qu’autre chose la remplacera, il désigne cette magie de la réalité devenue lisible comme un livre, mais lisible à sa place, et sans retour. Le rêve de Mallarmé ou le cauchemar de son héritage (néant) ?
 
J’ai porté le deuil du jeune homme, j’ai répété le poème de sa vie dans les mots du fait-divers parce que je suis pessimiste et que cette légende trouvée dans Libération était l’ange qui convenait à mon parcours ferroviaire (et scolaire) quotidien.
 
Chazal a décrypté dans la pierre mauricienne les traces d’un continent englouti. Il en a connu, conçu, une volupté singulière avec des figures sculptées (par son subconscient ou par une proto histoire). La magie d’un poème écrit par le monde peut donc ne pas emprunter la voie du tragique.
 
Elle a pourtant toujours un rapport avec la mort, elle est probablement le surgissement de la mort dans la vie (qui cherche à en conjurer les conditions). Elle est le choc de ce surgissement là même où tout s’évertuait à la repousser.
 
Cette figure (ou tour de pensée) dont je ne sais pas le nom met en rapport la patience et l’objet de la patience, l’étude et l’objet de l’étude. D’une manière inattendue elle soulage celui qui attendait (ses résultats). Elle surprend celui qui pourtant se préparait à une surprise de cette sorte. Le choc excède toujours la conscience du choc.

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Eh bien, non. Car si la poésie est morte, je vais continuer de prononcer son épitaphe encore un moment. Qui parle ainsi ? Celui qui se veut poète, celui qu’on imagine assis à sa table, gravement occupé de son affaire et dont l’assiduité nous ennuie. Pourquoi nous ennuie-t-elle tant ? Parce qu’il cherche à faire durer son rôle, sachant pourtant qu’il n’en sortira pas vivant. Il faut que meure quelque chose (sa voix, sa personne) pour qu’un mouvement se fasse à sa place. Un appel d’air par le pire. Mais rien ne garantit (pas même son silence volontaire) que ce mouvement lui succède. Alors il s’accroche à son patient ouvrage pour l’améliorer.
 
Et donc, si l’absolu manifeste avait effectivement cessé d’exister en tant que collection de textes imprimés, en 1993, avec son implantation normande, c’est aussi qu’avec sincérité et sans dévier de son objet (qui est l’expression même d’absolu manifeste, cet équilibre tragique et enthousiaste) un espace juste parlait en son nom sous forme de temps passé, d’époques et de rencontres, d’art de vivre, et d’usage de la matière (l’odeur de la pierre brossée), etc. Il n’était plus nécessaire d’écrire le monde comme promesse d’une pensée juste mais d’y vivre concrètement dans un espace délimité, lequel espace n’allait pas sans receler quelques légendes enfantines, Noël dans le petit bois, Ophélie dans la rivière.
 
C’est donc l’esprit frais et sans intention partisane que l’indignation nous vint, quant à l’absurdité du projet de vitrine nucléaire de Flamanville. L’Ouest est large, la sagesse du scrutin allait jouer en notre faveur, mais non. L’élection du printemps 2007 marque une étape supplémentaire vers l’artifice, le spectacle et le marketing. À toute vitesse, pour couper court à toute réaction, avant même la clôture du débat public, le chantier du réacteur est lancé. Les fils passeront au-dessus de nos têtes. Quelques centaines de mètres peut-être, mais c’est beaucoup trop près pour nos antennes.
 
Repensant à la figure de l’ange, l’ange terrible, l’annonciateur d’un ordre jusqu’à lui caché, je relis La nuit ordonne, livre rare de Christian Gabrielle Guez Ricord. En voici deux extraits qui résonnent avec ce que je cherche à désigner :
 
Au début du livre, il écrit :
Comment nommer pour que ce qui est nommé soit ainsi consacré et arraché à la finitude, par sa théophanie littérale, et ce poids du vécu propre qui me fait tant aimer ces anecdotes qu’il est si facile de mépriser alors que la vie, elle-même, est le livre et ce qu’elle écrit n’est que le temple second de ce qui a passé, comme l’on dit que l’éclair trace pour lui seul sans se préoccuper de l’existence du témoin.
 
À la fin du livre, il conclut :
La science n’a pas donné d’image de la mort pour l’instant et l’art kitsch est tout ce que notre époque et notre civilisation offrent à la mémoire des morts. Je hais ce commerce quand il ne fait rien pour l’absolu, quand le seul souci qu’il a des religions est celui des collectionneurs de papillons ou de mythes. Je ferai dire demain une messe à dix francs pour Osiris puisque personne ne le fait ni ne s’en préoccupe. Il y a tout de même l’hommage de la garde républicaine à la dépouille mortelle de Ramsès II qui me réconcilierait avec un régime incapable de laisser aux communautés de type couvents, kolkhozes ou kiboutzims le droit de porter défi aux multinationales sur le sol de France. Pourquoi les communistes dont je suis malgré mon attachement au droit divin et à la personne mystique du Roi qui confesse les péchés commis au nom de la France, ventes d’armes ou autres, ne pourraient-ils pas vivre en communauté et vivre bien ? Ma génération n’a pas dit son dernier mot en mai 1968. Elle n’a fait que sonner le cor qui prélude à la nouvelle mise en scène du monde par l’imagination. Et si je dis que j’ai vu les mains de Sainte-Thérèse, c’est parce que je considère que c’est là un acte politique, une idée de la politique, celle de ces anarchistes que furent Josué, Isaïe et Elie.
 
Et tout ce livre est une saison en enfer, un récit de voyages dans l’enfer qui oscille douloureusement entre l’hallucination et la vision.
 
Guez Ricord brille presque seul dans le ciel symbolique du vingtième siècle et peu comme lui nous réconcilient avec la mission des poètes. Il entremêle les degrés de réalité, les signes et leur référent. Il ne les confond pas pour se divertir de l’ennui littéraire, il les confond par effusion, par débordement, par nécessité métaphysique. Il ne baisse pas la tête devant la promesse du néant ni se soumet aux pourvoyeurs de mort, à leur stricte classification du vivant. Il fait assurément partie de l’absolu manifeste.