Histoire de l'Absolu ManifestE par Eric Meunié


Haies et chemins normands, Saint-Maur-des-Bois

L’origine de l’absolu manifeste 
est liée à Malcolm de Chazal.


Au début des années 1980 je cherchais les poèmes de Malcolm de Chazal en vain dans toutes les librairies parisiennes. Il me semblait qu’aucun psychotrope (et en dernier lieu les efforts formalistes des poètes occidentaux) ne valait les aphorismes verticaux du Mauricien.

Sens Magique était le nom d’un livre et d’un pays recélant autant d’éblouissement (de sensations bénéfiques et de rire bon) que certaines musiques venues d’outre-atlantique (à mon goût).
 

En 1980, Gallimard ne voulait pas rééditer Sens Plastique et personne à  Paris ne prenait Sens Magique au sérieux. Malcolm de Chazal, ce génie admiré par Jean Paulhan, Francis Ponge ou André Breton dans les années quarante n’inspirait plus la curiosité des intellectuels parisiens…

Je décidais donc d’imprimer moi-même sur une grande feuille de beau papier au format journal, quelques unes de ces formules vitales qui me faisaient respirer, mon yoga.

 

La vitre / Ne sait / Par / Quel côté / Se regarder / Pour se reconnaître

L’auto / N’atteindra / Jamais / La vitesse / De la route

La forme / Est / Le changement de vitesse / Des couleurs

L’eau / Dans / L’eau / C’est / La / Lumière

L’amour / Nous fait voir / Le regard / Avant les yeux

La louche / Étonnée / Crut avoir / Touché / Un sein / Dans la soupe

L’herbe / Avance / Sur les béquilles / De l’ombre

 

Loin de nourrir une vague rêverie, ces formules constituaient une science et technique de la sensation, rendaient l’infini sensible dans les choses. Leur lecture, ou leur « pratique » libérait la conscience de ses habitudes, ouvrait la porte du jardin premier.

 

L’âme pour atome

La première affiche de l’Absolu manifeste, qui ne faisait de publicité que pour un élan de vie, venait de la lecture plastique et revigorante de Malcolm de Chazal :

 

Il n’y a pas de bombe atomique pour l’AME

 

avions-nous imprimé sur beau papier brillant.

 

Et voilà qu’aujourd’hui, par un curieux revers du destin cette affirmation sonne l’actualité d’un autre défi.

 

Malcolm de Chazal avait imaginé établir sur son île natale le pays réel des fées, un univers d’harmonie aux formes rondes régi par l’amour universel, à l’antipode d’une société robotique et déshumanisée, l’épure poétique supposant exactement l’inverse du cauchemar atomique.

 

Dans le numéro 3 de L’Absolu ManifestE (daté hiver 1983) nous avons publié le Poème du Nu, de Chazal. J’y recopie ceci :

 

Et je pense à ces temps inouïs où personne n’était pressé.

Je pense à l’Eden, où n’existait pas le zèle sur terre.

Où sans ambition l’homme se laissait vivre.

Où le temps était le battement du cœur de l’homme.

Et je vois courir maintenant la locomotive, en hâte de la prochaine gare.

Et je vois l’avion gonflé de temps mort.

Et je vois la machine, fatiguée de n’arriver nulle part.

Et je pense à l’excessif de l’homme d’Etat, je pense aux travaux forcés du pouvoir.

Et je pense aux labeurs des hommes, alors que le fruit, lui n’est pas pressé de mûrir et l’arbre n’a pas hâte de monter. Et l’oiseau n’est point anxieux de voir venir le couchant.

Et l’eau qui n’a de soucis que dans la tempête.

Et l’air qui n’a de hâte que dans le soufflet de forge.

Et je pense au feu en travail épouvantable dans le nucléaire.

Et à la bombe H qui est la fatigue même, le bâillement innommable.

 

En passant par l’association de l’Absolu ManifestE et sa contraction (sur son noyau) en association de L’AME, la revue a suivi le chemin de retour chazalien à la source. Rétrospectivement, il m’apparaît que nous avons voulu comme Chazal retrouver le jardin premier, mais en le bâtissant de nos mains.

 

Or le spectre de l’EPR à Flamanville, l’horrible alchimie nucléaire, et maintenant le passage des lignes à Très Haute Tension dans le site où nous avons voulu poursuivre l’aventure de l’absolu manifeste sonnent comme une répétition en laboratoire du principe de la Chute.

 

L’absolu manifeste 
à Saint-Maur-des-Bois

1993, dix ans exactement après le numéro 1 d’une revue protéiforme, l’association de L’AME s’implantait dans la Manche pour y vivre, pour y respirer, pour y recevoir amis connus et inconnus, y organiser rencontres musicales et lectures, et passer à la pratique d'un "art grandeur nature". Comme le dit et le développe Catherine Langumier : ici "le jardin est une dimension de l'art". Un village work in progress dedans et dehors, un site modèle ou témoin ouvert sur les fatigues de la ville : bibliothèque en plein champ, atelier de verre posté sur l’horizon comme un phare sur le vert...

 

Hélas ! Le funeste projet de l’EPR, super centrale de Flamanville, vitrine mondiale des  apprentis sorciers, retourne la formule optimiste en sombre question : n’y a-t-il vraiment pas de bombe atomique pour l’âme ? N’y a-t-il pas un choix de vie qui est la désintégration pure et simple de l’Eden chazalien (avec ou surtout sans dieu) ? Quand les dieux sont à l’intérieur des choses la fission de l’atome n’annonce-t-elle pas la victoire du néant ?

 

Et voici que se profilent les pylônes porteurs de 400 000 volts et leur rayonnement nocif. Alors que pourrait être privilégiée une production d’électricité de proximité (éolienne et solaire) adaptée aux besoins, le pouvoir aveugle des lobbies fait surgir une centrale énorme sur nos rivages, dont la  puissance inédite traverse le territoire à pas de géants, le morcelant, le saignant à vif, envoyant sur nos têtes ses ondes de mort…

 

What have they done to the earth ?

What have they done to our fair sister ?

Ravaged and plundered and ripped her and bit her,

Stuck her with knives in the side of the dawn

And tied her with fences and dragged her down…

I hear a very gentle sound…

With your ear down to the ground…

We want the world, and we want it… now !

 

Qu’ont-ils fait à la terre ?

Qu’ont-ils  fait à notre honnête sœur ?

Dévastée et pillée et violée et frappée

Poignardée du côté de l’aube

Et entravée de clôtures et tirée vers le bas…

J’entends un son très léger

par ton oreille sur le sol

Nous voulons le monde, et nous le voulons… maintenant !

 

(When the music’s over. The Doors, 1967)

à suivre...